Burundi : Des synergies médiatiques controversées pour les élections de 2025

Dans un contexte électoral sensible et une situation financière précaire des médias burundais, le ministère de la Communication et des Médias a mis en place des synergies médiatiques mobilisant plus de 60 rédactions pour assurer la couverture du double scrutin du 5 juin 2025 et du scrutin du 25 août 2025. Louée pour sa portée nationale et son efficacité logistique, l’initiative soulève toutefois des inquiétudes quant à l’indépendance éditoriale des journalistes engagés. Une couverture inédite, mais sous controverse.

L’an 2025 est marqué par les élections dans ce petit pays d’Afrique. Ces élections se tiennent en trois phases : la première phase avec les élections législatives et communales, la deuxième avec les élections sénatoriales et la troisième avec les élections collinaires.

Pour se préparer à ce grand événement de la vie du pays, le ministère de la Communication et des Médias a lancé, avant même le début de ces élections, une série de formations à l’intention des journalistes du Burundi, en provenance des différents médias, tant publics que privés, agréés par le Conseil national de la communication, organe régulateur des médias au Burundi.

Environ 600 journalistes ont été formés à travers des sessions de formation tenues à Gitega, Ngozi et dans la mairie de Bujumbura. Parmi ces journalistes formés, quelques-uns ont été retenus pour représenter leurs médias respectifs dans les synergies de médias organisées pour informer la population en temps réel sur le déroulement des élections de 2025.

La première synergie des médias a réuni plus de 65 médias burundais pour faire vivre à la population le déroulement du double scrutin du 5 juin 2025. La commission nationale en charge de l’organisation de cette synergie, dirigée par le directeur général de la Communication et des Médias, a déployé les journalistes dans les 42 communes du Burundi selon le nouveau découpage administratif, dans tous les chefs-lieux des provinces selon l’ancien découpage administratif, tandis que d’autres ont été gardés aux rédactions centrales, séparées selon les moyens de diffusion des médias : les médias en ligne à part, les radios à part et les télévisions à part.

Lors des élections sénatoriales, les médias ont été appelés à travailler chacun selon sa propre organisation. La synergie pour les élections de 2025 a été reprise lors des élections des conseillers collinaires, tenues le 25 août 2025.
Cette fois, 63 médias, dont 25 radios, 3 télévisions, 30 médias en ligne et 5 médias de la presse écrite imprimée, se sont mis ensemble.

Sous la direction de la commission nationale en charge de cette synergie, les journalistes ont également été déployés dans toutes les communes du Burundi. Moins nombreux que ceux déployés lors des législatives et communales, les journalistes de la presse radiophonique ont été privilégiés.

Synergies des médias pour les élections de 2025 : entre déceptions et satisfactions


Journalistes issus des différents médias, membres de la rédaction centrale le jour du scrutin du 25 août 2025

Réunis pour combiner leurs efforts afin de mieux informer le public, certains ne voient pas d’un même œil le travail réalisé par les journalistes lors de la synergie des médias pour le double scrutin du 5 juin. L’organe régulateur des médias, le ministère ayant les médias dans ses attributions, certains journalistes ayant participé à cette synergie ainsi que plusieurs citoyens se disent satisfaits du travail accompli, notamment de la qualité des contenus diffusés et du professionnalisme déployé.

Lors d’une réunion d’évaluation des activités menées dans le cadre de la synergie des médias du 5 juin, le ministère en charge des médias a remercié les responsables des médias, les journalistes et toutes les autres personnes ayant contribué à la réussite de cette synergie, saluant le travail jugé « noble ».

« Le travail a été bien fait et rendu facile grâce aux facilités offertes par le ministère, ainsi qu’à la collaboration entre plusieurs journalistes issus de différents médias burundais. J’ai eu de bonnes expériences en collaborant avec mes confrères et consœurs venus d’autres médias. C’était enrichissant, j’ai beaucoup appris. Nous avons mieux collaboré que je ne l’imaginais », indique un des journalistes burundais, envoyé spécial de la synergie des médias dans l’une des communes de l’intérieur du pays pour les élections législatives et communales.

« La plupart des médias, surtout ceux ayant peu de personnel, ainsi que les jeunes médias, ont pu avoir accès à une large base d’informations sur le déroulement des élections du 5 juin à travers tout le pays, ce qui n’aurait pas été possible s’ils avaient travaillé seuls », a-t-il ajouté.

« Cette année, tous les médias disaient presque la même chose sur le déroulement du double scrutin. Ce n’était pas courant au Burundi. Des informations venues de tout le pays nous parvenaient sans difficulté », raconte un citoyen résidant dans la mairie de Bujumbura.

Et d’ajouter :
« Dans ces informations, il n’y avait pas de récits effrayants comme on en entendait souvent le jour des élections. J’ai tout de même apprécié le travail honorable accompli par les médias burundais. »

Malgré ces appréciations, cette synergie a aussi été critiquée. Selon un professionnel des médias burundais, la synergie du 5 juin a étouffé la liberté du métier de journaliste. Il affirme qu’elle a servi d’outil de répression, de surveillance et de censure des journalistes et de leurs organes de presse respectifs.

« L’indépendance éditoriale a été remise en question. Les informations gênantes, notamment celles révélant des cas de fraude ou des comportements répréhensibles de membres du parti au pouvoir, ne pouvaient pas être validées pour publication. C’est dommage. Le journaliste était libre de produire l’information, mais ceux chargés de la diffuser ne l’étaient pas. Ils ne pouvaient publier que des informations validées. Et celles qui portaient atteinte à l’image du parti de l’aigle ou de ses membres ne passaient jamais », déplore ce journaliste, sous couvert d’anonymat, interrogé par Shikiriza.

« Ce manque d’indépendance éditoriale a persisté même lors des élections collinaires. Le nombre d’informations validées pour être publiées et celles rejetées est presque égal. Les journalistes ont fait leur travail correctement, mais la rédaction centrale a bloqué la publication », ajoute-t-il.

Un constat partagé par Antoine Kaburahe, journaliste senior, fondateur du Groupe de presse Iwacu et ancien directeur de ce dernier. Exilé depuis 2015, il estime que la synergie des médias du 5 juin 2025 s’est soldée par une faillite médiatique.

Dans un article adressé aux journalistes du groupe Iwacu, Antoine Kaburahe écrit :
« Une synergie dirigée par le pouvoir cesse d’être une collaboration entre professionnels. Elle devient un instrument de propagande. Oui à une synergie, mais à condition que chaque média conserve son indépendance éditoriale. »

Et d’ajouter :
« Lorsque le pouvoir centralise et filtre l’information, il impose un contrôle éditorial qui bafoue les principes fondamentaux de notre métier. »

Il a conclu son article, paru le 9 juin 2025 sur https://kaburahe.substack.com, par une question : « Selon vous, la ‘synergie des médias’ : collaboration utile ou piège politique ? »

L’article de ce seul Burundais membre du conseil d’administration de l’organisation Reporters sans frontières a suscité un vif débat sur les réseaux sociaux. Certains journalistes reconnaissent avoir été piégés par le ministère en acceptant de participer à une synergie organisée par le pouvoir public. Ils affirment cependant qu’ils n’avaient pas le choix s’ils voulaient couvrir les élections.

Ces journalistes évoquent la situation financière précaire des médias, aggravée par le manque de financements et la chute des recettes publicitaires depuis la crise politique de 2015, dont ils dépendaient largement.

« La synergie des médias est venue nous soutenir dans cette situation financière difficile, elle-même aggravée par une pénurie de carburant qui a duré près de trois ans. Elle nous a permis d’avoir accès à des informations sur le déroulement des élections dans tout le pays. Sans cette synergie, certains médias comme le nôtre n’auraient pu couvrir que ce qui se passait à proximité. Mais grâce à elle, nous avons pu atteindre même les coins les plus reculés », explique un des responsables des médias contactés par le journal Shikiriza.

Synergies des médias pour les élections de 2025 : les citoyens en disent long


Photo prise par la synergie des médias dans un bureau de vote, lors du scrutin du 25 août 2025

Les habitants de la mairie de Bujumbura contactés par notre rédaction disent avoir suivi avec intérêt les informations sur le déroulement des élections diffusées par les médias locaux. Certains d’entre eux apprécient le travail effectué par les journalistes déployés sur le terrain dans le cadre de la synergie des médias, tandis que d’autres pointent les lacunes constatées.

« Contrairement aux autres échéances électorales, cette année, nous avons entendu dans les médias des informations pleines d’espoir et de paix. Lors des élections précédentes, l’ambiance médiatique était tendue. Cela a apaisé la population et contribué au déroulement pacifique des élections. Même après celles-ci, aucun incident n’a été signalé », déclare un habitant du quartier Muyaga, commune Ntahangwa, au nord de la capitale économique du pays.

« Le jour du scrutin, les informations reçues étaient vraiment superficielles. Aucun incident n’a été signalé à travers les médias en synergie, aucun cas de fraude ni de perturbation du processus électoral. Pourtant, ces élections ont été marquées par de nombreuses irrégularités. Même celles que nous avons nous-mêmes constatées n’ont pas été relayées sur les ondes. J’ai simplement constaté que nos médias et journalistes ont peur de dire ce qui pourrait fâcher les autorités politiques. Bref, nos journalistes ont failli à leur mission », témoigne, d’un air déçu, un jeune homme résidant à Sororezo.

Confié au journal Iwacu, un journaliste senior ayant requis l’anonymat a indiqué :
« Ces synergies étaient une sorte de piège. Aucune irrégularité grave n’a été signalée par les journalistes présents sur le terrain. Lorsque les acteurs politiques dénoncent des irrégularités, la Commission électorale nationale indépendante les traite de menteurs et prend les journalistes à témoin, alors que ceux-ci n’étaient pas libres d’exercer leur métier. »